Certaines heures marquent une bascule. Certain gestes les trahissent.
Chercher de l’eau.
Jusqu’ici nous avancions.
Désormais nous préparons notre camp pour la nuit.
Regard attentif à la photographie aérienne. Toutes les formes qui nous interrogent sont des asiles quand elles répondent à un critère: Celui de nous abriter. Du passage et des regards, de la pluie éventuellement, des emmerdes.
On discute la meilleure option, en exposant nos arguments. Nous nous mettons d’accord, la nuit tombante nous y pousse.
Y arrivant, on dépose les vélos, et on inspecte l’endroit en faisant cent pas. On réfléchit à la meilleures façon de monter les tentes, à l’endroit où on fera à manger.
Nous ne parlons plus.
Il fait désormais nuit.
J’allume ma frontale.
Je démonte ma sacoche avant droite qui contient ce que je porte de nourriture. Je la dépose à côté de ma sacoche de guidon. Elle libère le porte bagage avant. Je défait les tendeurs et les coiffent sur le ceintre. Je saisie la bâche enroulée et la déroule. J’en libère la tente et la chaise pliante. Je déploie la bâche sur le sol dans un grand bruit de plastique qui se froisse. J’en replie chaque bord symétriquement par rapport à son opposé dans la largeur. J’y étends ma tente. Grâce aux arceaux et piquets, elle prend son volume.
Retournant à mon vélo, je défais la partie arrière du chargement. Je me saisis de la grande sacoche que je dépose au fond de la tente, sur la droite. J’ouvre ensuite celle qui contient le nécessaire pour dormir, en sors le matelas, que je gonfle et dépose dans ma tente. J’y abandonne mon duvet, et mon drap de sac encore rangés pour palier à l’humidité qui tombe aux premières heures de la nuit.
Je m’assure bientôt que mes sacoches sont bien fermées. Dans l’avant gauche, je prends mes gamelles et les mets en évidence.
Je reviens bientôt à ce que j’avais laissé premièrement, en déployant ma chaise à l’abri du vent. Je sors une canette, rapproche ma sacoche de guidon de mon siège afin qu’il soit comme un petit poste de pilotage de mon confort dans cette nuit froide.
J’éteins ma frontale et bois silencieusement.
Je partage bientôt mon silence avec Lucas.
***
À vélo, les journées conjuguent la stabilité et l’instabilité. Elle sont rythmées par les moments structurants que sont les repas, et le montage des camps. Ils répondent à nos besoins élémentaires d’êtres humains et s’appuient globalement sur le levé et le couché du soleil. Cette structure temporelle est relativement stable. Elle se maintient cependant dans une géographie et un contexte culturel en mouvement. Ainsi, la rythmique des repas et bivouacs, en plus de répondre à des besoins premiers, créer de la stabilité et favorise le repos. De cette organisation temporelle répétée naît une succession de gestes que l’environnement, les outils ainsi qu’une logique économique dicte au corps.
À la façon d’une pierre qu’on sculpte; ces gestes répétés, d’abord grossiers s’affinent bientôt. Les repas et le montage des bivouacs marque l’apogée quotidienne du déploiement de cette gestuelle élaborée et bientôt rituelle.
Je rappel à ma mémoire les jours ayant précédé notre départ. Ils étaient marqués par l’organisation de nos vélos et de nos sacoches selon une logique que le temps et l’expérience n’avaient alors pas éprouvé. Nous avons bientôt dû défaire et refaire ces sacoches et les premières semaines de route furent marquées par une approximation dans le montage des bivouacs et la préparation des repas où les questions du « quoi sortir » et « dans quel ordre » se sont souvent posées, et où le constat a souvent été fait que trop ou trop peu de choses avaient été sorties des sacoches, impliquant des allés retours, du vélo aux chaises, des chaises à la tente et de la tente au vélo, clipsant et déclipsant nos sacoches, fouillant dedans à la lueur de la frontale, répétant ainsi des gestes de nombreuses fois sans coordination.
Ces balbutiements sont une gestation des savoirs-faire que notre changement de mode de vie appel alors. Ce prélude à la naissance des gestes s’avère éprouvant. Il nous impose d’apprendre à re-découvrir nos corps et nos psychés à l’aune de l’itinérance à vélo, ainsi que notre matériel jusque dans de petits détails qui se révèlent lentement.
Cependant, chaque jours est un exercice d’amélioration de ces gestes et de l’organisation qui les accompagnent. Les recherches et les découvertes parfois hasardeuses sont autant de goutes d’huile pour que l’engrenage tourne sans difficultés. Cette optimisation de la gestuelle et des techniques que la répétition quotidienne permet, offre au corps et à l’esprit de faire l’économie d’une énergie déjà amplement mobilisée. La répétition permet d’affiner ce qui devient progressivement des savoirs-faire très spécifiques. Elle permet aux gestes de n’être plus qu’essentiels; aussi efficace qu’un segment rectiligne qui va d’un point A à un point B; d’un vélo chargé, à un campement suffisamment confortable. Cette maturation semble reposer en partie sur nos inconscients, et la capacité de nos corps et esprits à tendre vers une économie d’efforts, ainsi que sur le hasard et le temps dont celui-ci a besoin pour faire des éclats.
L’aboutissement progressif de cette gestuelle chorégraphiée, et de ces savoirs-faire participe d’une amélioration significative des conditions de vie en itinérance en étant vectrice de simplification et d’économies d’énergie. Ainsi, si le mouvement, et l’inconstance de l’environnement qu’il induit (changements de géographie et de repères culturels notamment) impose toujours au corps et à l’esprit de l’adaptabilité, et reste source de fatigue dans les conditions précaires de l’itinérance à vélo, la répétition des gestes et savoirs-faire, revêt une dimension protectrice et réconfortante. Elle est un rendez-vous avec le connu dans la somme des inconnus que propose le mouvement; une suite de marqueurs quotidien, ayant une dimension chorégraphique mais aussi cérémonielle. Les savoirs-faire étant désormais nés de l’expérience acquise durant les premiers mois, les rendez-vous temporels que sont les repas, et le montage et démontage du camp prennent une dimension rituelle et parfois méditative et introspective. Souvent, l’accomplissement de ces gestes s’effectue dans le silence. Ainsi leur dimension fonctionnelle et essentielle revêt aussi une dimension psychologique. Ces moments sont l’occasion d’un retour vers soi au cours d’une journée où les interactions avec l’environnement sont multiples et variées.
Si ces lignes évoquent Ia pratique du vélo au long court, il me semble que les modes de vies de manière générale s’appuient sur des rythmes et sont en partie caractérisés par ceux-ci. Ces rythmes ou répétitions basés notamment sur les besoins fondamentaux du corps que sont le sommeil et l’alimentation (ainsi que l’hydratation) favorise l’émergence d’une culture gestuelle, de savoirs-faire, d’un vocabulaire, mais aussi de rituels. Ces éléments culturels sont un mouvement de l’esprit, un geste adaptatif, visant à faciliter l’épanouissement du corps dans un ou des environnements, et à disposer de temps de rencontre avec le connu, réconfortant et reposant psychologiquement.
Enfin, cette expérience de l’émergence des savoirs-faire à quelques chose qui m’émeut car elle est un balbutiement de culture. Elle est la traduction de nos rapports nouveaux à l’espace et au temps, et de notre adaptabilité. Elle est la naissance de gestes.
Illustration: Emprunte de mes mains découpée dans un papier d’emballage le 23 janvier 2025


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