Viszlàt, la Hongrie, Magyarorszàg comme on dit en Hongrois. Viszlàt tes paysages de plaines à perte de vue, que le vent balaye en emportant quelques buissons secs et des grains de sables pour les abandonner un peu plus loin. Viszlàt les champs de carottes, de choux, les vergers de pêchers. les peupleraies, les bois de Robiniers, toutes les friches en herbes à pâturer. Viszlàt les canaux et les marais assèchés où quelques phragmytes dansent dans l’air d’hiver en attendant la pluie. Viszlàt à ce désert cultivé. J’emporte avec moi les horizons lointains, les couchers de soleil au froid de l’hiver, et la parure d’or que les herbes mortes donne aux plaines.

Viszlàt tous ces chemins de sables. Long sillons qu’une saison ou un labour peut effacer en un rien de temps. Les fermes aussi. Celles habitées, où les pneus et les déchets s’accumulent et où quelques vieilles poules de basse cours paradent en poussant de petits cris narquois, devant les chiens enchaînés là depuis toujours et pour toujours. Pauvres bêtes. Il y a aussi les fermes abandonnées. Viszlàt ! Pittoresque que vous êtes. Je vous salue et salue aussi celleux qui vous ont habités et qui n’ont rien laissés sinon quelques vieux objets pour témoigner de leur passage. Vos murs d’argiles qui retournent à la terre quand la charpente s’effondre ont été parmi les choses les plus poétiques qu’il m’ai été donné de voir en ces paysages.
Viszlàt la Tanya 435. La ferme où on a trimé pendant les quatre mois qui se sont écoulés. Je me souviens quand nous sommes arrivés combien j’étais heureux de trouver le petit bureau d’où j’écris à cette heure, le lit, et ce poêle qui nous a réchauffé. Je regarde tout ça, les objets, et les lieux qui font cette ferme sans plus aucun émerveillement. Ils n’ont plus de secrets pour nous. Le quotidien, sans cesse répété, et la charge de travail sans cesse renouvelée, chacun de sept jour que contient une semaine nous a fatigué.

Viszlàt les brebis, bélier et agneaux. Je vous dis ma tendresse. Je revois les petits, naissant dans les matins blancs, qui, guidés par l’instinct sauront survivre auprès de leur mère. Je me souviens d’une naissance en particulier. Un matin où j’étais seul à l’étable, et ou mon coeur qui pleurait la mort d’une amie, trouvait là, devant le spectacle de la vie, tout ce qu’il fallait pour continuer d’aimer.
Et vôtre fougue, après deux semaine sur cette terre, parcourant l’étable à toute berzingue, faisant des sauts de cabris pour le plaisir, parce que c’est ça la vie d’agneaux et tentant de tout goûter; les ficelles trop longues, la brins de paille, les bouts de bois, la laine de vos mères, etc. Je revois l’agitation de cette étable à l’heure de donner à manger, à celle de faire sortir les brebis pour partir en pâtures. Le bruit, les animaux qui se bousculent avec de la violence parfois.
Viszlàt Rubi. Je t’aime. Je ne te reconnais pas pour tes compétences quand il s’agissait de conduire le troupeau mais j’ai toujours aimé ton regard profond. Je te laisse volontier. Seul chienne libre de Hongrie peut-être. Il te reste des os à ronger ici. Et ton petit Yato. Terrible chiot. Voleur de chaussures qui mord tout ce qui vit; Sale bête. Il a mon amour aussi. Kaya la jalouse et ses sourires pleins de dents toutes plus pointues les unes que les autres. Toujours prête à croquer des charognes. La vie de chienne. La vraie. Viszlàt à vous et aux deux chats.
Viszlàt à cette maison qui sent le feu de bois, à sa toiture que nous avons refaite, aux murs d’argiles qu’on n’y a maçonnés, enduits et peints à la chaux. Viszlàt la cuisine où il faisait trop chaud, où on s’est réuni chaque matin, chaque midi et chaque soir, pour partager le pain en ayant parfois tout plein de choses à se dire, et d’autres fois, en voulant foutre le camp de ras-le-bol d’avoir le sentiment de tout faire, ou de regarder le patriarcat se déployer dans son expression la plus banale.

Viszlàt à nos hôtes qui nous ont transmis beaucoup de connaissances et avec qui ont a passé de bons moments malgré le poids du travail acharné, sans cesse répété, et les incompréhensions parfois. Ici on a appris à prendre soin des animaux, à les conduire, et à les nourrir. On a appris à faire de la charpente, de la couverture, de la maçonnerie en argile, des enduits, de la peinture à la chaux, des découpes à la scie à ruban, à conduire des tracteurs, et tout un tas d’autres choses. On a aussi tiré des conclusions de notre incapacité à demander de la place pour nos vies privés, de la façon qu’on a eu de continuer à travailler alors qu’on en pouvait plus. On a enfin pris soin de notre amitié, en partageant nos doutes, nos craintes et notre colère autant que nos bières et de la joie, devant les soleils couchants. Et nous voilà ici dans cette chambre à préparer nos sacoches. Lucas enlève la poussière de son matériel, le tri et le range. Moi j’écris ces mots de la fin devant ce petit bureau. Ça y’est. Nous partons.


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