21h00, le 27/03/25
Le bus patiente devant les portiques de la frontière Gréco-Macédonienne. La pluie battante donne au lieu une esthétique sinistre. J’espère que le garde frontière ne me fera pas vider mon sac comme à l’aller.
23h35, quelques part au sud de la Serbie
J’essaye de dormir mais le chauffeur rallume les lumières pour les pauses et il en fait étonnamment beaucoup. Je suis allé dans la station service pour me laver les dents. C’était comme un bar. À l’intérieur, deux tables rondes étaient prises par des hommes qui buvaient en fumant – ou l’inverse -. On y voyait presque comme au travers d’un léger brouillard.
14h33, le 28/03/25, Jour de l’actualisation pôle Emploi, gare de Budapest Nyugati.
J’ai pris place dans le train. À force de le prendre, j’y ai mes repères et mes habitudes. C’est fou comme la végétation reste grise ici quand en Grèce, tout était déjà bien vert. C’est vrai qu’il y avait là-bas plus de plantes persistantes.
le 31/03/25
Veille du départ de la ferme. Il est 14h07. Je profite du bureau une dernière fois pour caler une réunion, et écrire ces mots.
11h51, le mardi 1er avril 2025, Szeged, Hongrie
Ça y’est. C’est reparti. Le ciel est un peu gris et le vent a soufflé dans nos oreilles et sur nos joues sur la route de Szeged. Nous nous éveillons au sortir de l’hiver avec les paysages de ces plaines dures où le travail rigoureux des habitant.e.s de cette région façonnent ce qu’aussitôt la mécanique du temps et l’inlassable vent, font disparaître. Les fleurs sur le bord du chemin couvrent le sable et travaillent, elles aussi, à adoucir la réalité besogneuse de ces paysages. Et les premiers coups de pédales sont dures. Le corps bégaye. Il ne sait plus. Il n y a plus de cuir sous nos fesses. Le vélo me semble étranger. Nous ne faisons pas encore un. Il vacille dans le sable et je compense constamment avec des petits coups de guidon pour garder une trajectoire qui, décidément, n’est pas droite. Dans mes rêves, quand je dormais à la ferme et que j’imaginais notre départ, les choses étaient plus douces. Mais peu importe. Cette liberté est la nôtre et nous la retrouvons et l’embrassons.

14h35, le 2 avril 2025, Serbie
Traversée à Ada
Droite long du fleuve
Deux méandres coupés pour aller à Novi
On suit le cours de la Tisza
Sans la traverser.
Un peu après Taras on coupe direction Élémire.
Pour ensuite aller à Zrenjanin.
Avant de rejoindre la Tisza à Titel
Et là, on est presque au Danube
Qu’on suivra jusqu’à Belgrade.
9h15, le mardi 3 avril 2025, Le long de la Tisza, après la ville d’Ada, Serbie.
Nuit abritée sous le préau d’une amicale de chasseur.euse.s. C’est la deuxième. Les amicales vont finir par devenir des « partenaires officiels » de notre périple.
On a posé nos matelas sur les bâches parce que le sol était jonché de merde.
Les premières heures du soir ont été marquées par le chant des grenouilles. Moment de grâce et bientôt le sommeil.
La merde sur le sol, c’était en faite de vieilles pelotes recrachées par une chouette qui avait pris ses quartiers dans la charpente au dessus de nos têtes. On lui a piqué son coin et elle nous l’a fait savoir.
Quelle idée pour une chouette de faire son chez soi chez les chasseur.euse.s, et d’y cracher ses pelotes partout.
Ayant appris à reconnaitre le cri de la chouette toute la nuit durant donc, on se réveil fatigués. On a pas encore trouvé le rythme.
Le départ, je l’avais envisagé comme une chose de velour et de printemps.
Maintenant qu’on y est, la réalité est plus dure.
Le corps ne sait plus les gestes, La tête non plus.

Élémire
Se faire offrir une bière par un maxi faf.
10h17, le 4 avril 2025, sur la route de Titel depuis Zrenjanin
Les lèvres sont sèches comme à chaque débuts. Il faut s’habituer à l’air, au vent frais. Nous traversons des paysages de marais où les phragmytes se répandent autour de tâches d’eau. Minuscules miroirs pour le bleu du ciel, dans la forêt dorée qui borde la route que nous suivons. À gauche, bientôt le ciel sur la terre. L’étendue est immense. C’est lunaire. Le vent balaye des odeurs humides.
À la sortie de Zrenjanin un habitant nous offre deux bouteilles d’eau. Nous serons à Titel dans une heure peut-être. La route sur laquelle nous allons nous engager ne sera pas agréable. Il y aura de la circulation.
17h51, le samedi 5 avril 2025
Fatigué d’avoir longtemps roulé,
j’ai étendu le châle de ma maman
dans les fleurs et l’herbe tendre,
et m’y suis allongé,
comme entre ses deux bras rassurants.
Et le soleil d’avril
qui toute la journée nous a veillé
semblait, au travers de mes yeux clos,
me murmurer qu’il me laissait.
Quand je les rouvris, il s’en allait
derrière les peupleraies.
15h12, Dimanche 6 avril 2025, Belgrade
Quand nous nous sommes réveillés ce matin il neigeait. Le froid nous a rattrapé en courant le long des digues du Danube. La tempête a balayé nos tentes et le bruit des chacals hurlant dans les bois, le soir, avaient rendu la nuit rude.
Au réveil, un berger est venu à notre rencontre. Dialogue difficile. Après avoir fini de déjeuner, et chargé nos vélos, nous sommes allés à leur rencontre. Nous avons été accueillis par deux chiens. Un blanc et un gris aux yeux clairs. Le chien blanc avait le museau lacéré de cicatrices: des griffures de chacals nous ont dit les bergers.
Ils partagaient leurs nuits dans une petite tente type canadienne faite de bâches épaisses et de bâtons. Ils y dormaient en se gardant un côté ouvert sur un petit feu qu’une autre bâche protégeait des vents de plaines.
Ils était Serbe de Bosnie et transhumaient avec les mules et leur troupeau depuis là-bas jusqu’ici. Les moutons étaient beaux. Ils avaient des cornes enroulées et une longue laine ondulée. Magnifique.
La conversation a été ce qu’elle a été avec son lot d’incompréhensions. On a parlé de la guerre de 91 à 98. L’un des bergers était dans l’armée de l’air. Il nous a dit les bombardements de l’OTAN. On sentait l’amertume malgré la barrière de la langue.

Liste des choses à faire, Belgrade, avril 2025
17h05, Belgrade, le 10 avril 2025
Quand les questions me submergent,
je me demande quand est-ce que la vie
m’aidera à venir à bout des galères.
Je sais qu’elle m’attend au tournant
Et qu’il suffira d’un déclic.
Nous sommes arrivés à Belgrade il y a peut-être trois jours. La patte de dérailleur de mon vélo, partie intégrante du cadre était cassée. À Titel, un ambulancier sur sa pause, a percé mon cadre et posé un dérailleur des années 80 qui m’a permis de rouler sur les levées jusqu’ici avec deux ou trois vitesses.
En arrivant dans la chambre que nous avons louée, j’ai écris un mail à une entreprise de soudure qui m’a répondue aussitôt. Rendez-vous était pris le lendemain, dans la banlieue industrielle de la ville pour faire ressouder mon cadre.
En arrivant, j’ai trouvé deux chiens errants qui bataillaient avec le vent froid sur un parking vide et un gardien dans une petite guérite qui gardait de grands entrepôts abandonnés.
En m’y baladant, j’ai fini par trouver l’entrepôt. Quelques coups de meuleuse sur un vieil écrou, deux, trois points de soudure au TIG, un verre de raki en plus et ma patte de dérailleur me paraissait comme neuve. Fallait-il encore que je trouve un dérailleur. J’ai trainé mes pattes dans tous les magasins de la capitale Serbe sans n’y trouver que des vendeurs et vendeuses, feignant de ne pas comprendre ce que je leur demandais en me renvoyant chez leurs concurrents comme on se repasse la patate chaude.
Le mal-être a été grand quand il nous a resté une nuit avant de reprendre la route et que rien n’a été réglé. On a bu jusqu’à l’ivresse après avoir réfléchi à toutes nos options. On s’est demandé s’il ne fallait pas aller à Sofia, ou même à Istanbul en bus pour trouver à réparer là-bas. il s’agissait sinon de réparer dans un atelier mais aucun n’atelier ne semblait pouvoir prendre mon vélo. Une autre option était d’acheter un vélo sur internet et d’attendre qu’il soit livré ici pour repartir. Un abîme de questions à tiroirs, toutes plus complexes les unes que les autres s’ouvrait sous nos pieds, sans pouvoir démêler les choses, sans savoir où aller le lendemain, ni à qui demander de l’aide.
Nos vélos chargés à 9h ce matin, nous avons fermé la porte derrière nous en espérant que la journée serait porteuse de solutions. N’ayant ni chaîne, ni dérailleur, j’ai dû pousser mon vélo. Premier arrêt dans un magasin de vélo où j’avais déjà mis les pieds par deux fois auparavant. J’y ai trouvé un monsieur tout plein d’empathie qui s’est projeté dans nos difficultés et a cherché à nous aider tant bien que mal. Ne pouvant rien pour nous, il m’a tout de même aidé à prendre conscience de la gravité du problème et de la difficulté qu’il y avait a réparer mon vélo. Il m’a aussi renvoyé vers un contact dans un autre quartier de la ville. Nous nous sommes mis en chemin avec la pluie et le vent froid qui nous tombait sur la tête. Nous sommes arrivés dans un petit quartier résidentiel et avons été accueilli par une première personne qui nous a invitée à nous mettre au chaud dans son garage, puis par son fils: l’homme que nous cherchions. Il a été clair sur le diagnostic. Ne pouvant rien faire devant ce cas de figure, il m’a invité à sérieusement envisager de racheter un vélo, et m’a proposé son aide pour ce faire. Tout en me faisant à l’idée que mon vélo resterait à Belgrade, nous nous mîmes à en chercher un autre sur internet. Soucieux de m’aider autant qu’il le pouvait, il a traduit les annonces pour moi et à appeler les personnes concernées pour marchander avec elles.
C’est ainsi que Lucas et moi, laissant nos vélos et sacoches chez notre sauveur, nous sommes engagés dans une course à travers la ville pour retirer 1000€ en cache, filer en taxi à 30km, dans un lieu inconnu, et acheter un vélo. Le tout avec 1% de batterie dans mon téléphone. Nous sommes rentrés en bus, et fatigué mais sentant que nous avions traversé cet orage, sommes allés chercher nos sacoches et nous sommes allés boire une bière.

Vue depuis la terrasse du bar sur l’aile aux fleurs de l’un des marchés de la ville.

Lucas sur son téléphone au même moment.
Le 13 avril 2025
Écrire c’est un peu mon activité basse consommation. Quand je n’ai plus de jus et que je me sens incapable d’entreprendre quoique ce soit, il me reste le fait d’écrire – et de manger -.
on a enfin quitté Belgrade. J’y ai laissé les restes de mon ancien vélo dans l’arrière cours de l’immeuble où nous avions notre chambre, j’y avais démonté tout ce qui pouvait l’être pour donner les pièces aux passant.e.s. Les restes gisent dans un coin à côté d’un vieux volet, de bouts de tôle à moitié rouillés, et parmi les merdes de pigeons. Funeste destin. Si j’avais su comment ça se terminerait.
En achetant un vélo d’occasion pour le retaper, je ne suis même pas devenu bon mécanicien. Je comprends à peu prêt bien comment toutes les pièces s’agencent et travaillent ensemble mais quand il s’agit de les régler, c’est une autre histoire.
Si j’avais su tout ce qu’il adviendrait, et comment ça finirait, décidément, j’aurais pris une monture neuve. Grâce à ce gars qui nous a bien aidé, j’ai tout de même pu trouver un bon vélo pour remplacer l’ancien. Les premiers kilomètres aujourd’hui l’ont mis à rude contribution. Je ne suis pas encore tout à fait à l’aise dessus, mais j’imagine que ça viendra et que j’apprendrai à l’aimer à mesure que nous partagerons des kilomètres.
La lumière du jour tombe doucement à l’heure où j’écris. Une brume naît à ma gauche, au pied de la levée et continu de courir au delà. On entends quelques oiseaux et grenouilles dans les marais, le long du Danube, qui font la petite chanson des soirs de printemps. Au loin, une voiture qui passe, un chien qui aboie, un faisan qui glousse. Lucas monte sa tente. Je vais en faire autant.
***
Et voilà. Je viens de referme le zip de la moustiquaire. Je suis dans ma tente. On a entendu une meute de chacals. Ils ne sont pas loin. C’est assez impressionnant à entendre. Étrange en même temps. J’ai un peu mal en haut du dos. Faut voir comment je suis courbé sur mon carnet à cet instant. Pas étonnant que ça tire. J’ai la peau un peu poisseuse. Pourtant je me suis douché hier soir. Je n’imagine pas ce que ça sera cet été. J’ai tout de même pris soin de me laver les mains. C’est mon petit luxe d’eau. J’y arrive à peu près avec 25cl en savonnant tout bien. Petit plaisir. Je peux sucer mon pouce.
Cette nuit il devrait pleuvoir. Ça nettoiera nos sacoches pleines de boue sèche. Cette même boue responsable de la casse de mon cadre de vélo.
il faut s’y faire.
On est le 15 avril 2025. Il doit être autour de 9h. Un vent de Sud-Est souffle sur le hameau où nous attendions le ferry. Ici tout dort. Les volets sont clos. Il y a même eu une coupure de courant hier soir dans le village. On mangeait notre steak haché dans le seul petit restaurant encore ouvert. On l’a fini à la bougie.
Le ferry ne viendra pas. Le Danube est hostile.
Le plastique et le bois flotté arrivent continuellement sur les berges que les vagues épuisent. Des restes de poissons flottent et s’échouent à leur tour dans la laisse parmi les embarcations échouées sur la grève. Les chiens errants ont froid. Nous aussi.
Nous allons rebrousser chemin sur 30 kilomètres pour rallier la frontière Serbo-Roumaine. Pour l’heure nous préparons un café, abrités tant bien que mal de cet ennemi harassant. Je n’aurais pas pu être gardien de phare.

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