Hermitage Bulgare

Notes issues de mon carnet de voyage

Dimanche 25 mai 2025, 23h12, Ivanshnitsa, Bulgaria

Je regarde fixement la flamme bleue et orangée qui s’échappe du bruleur et qui lèche le fond de la casserole. J’ai l’impression qu’on projette un film ou que quelqu’un.e fait des ombres chinoise dans les flammes. Dehors il pleut. Il a plu toute la journée. hier aussi d’ailleurs. À verse. Quand l’orage se décide à tomber, ça ne trompe pas.

Les rivières ont gonflées. Ce matin j’ai retrouvé la planche qui me sert de pont à ras des eaux tumultueuses. Elle écrêtait la vague qui se formait avant de se jeter plus bas contre les rochers.
Les deux cours d’eau sont des torrents ce soir encore. Y tomber serait dangereux. Le niveau sonore qu’ils produisent est impressionnant. J’entends les flots qui s’abattent sur les rochers usés depuis l’intérieur du chalet. Et la pluie battante s’y ajoute. Le silence est un bruit blanc. Dans ma solitude et dans la nuit, face à ces eaux inquiétantes, je me sens comme un gardien de phare. L’ambiance est sinistre mais ça ne me déplaît pas. 

*** 

J’ai fini mon repas,
Ça n’était pas bon.
Je vais aller dormir maintenant.

Lundi 26 mai 2025, 23h38

le feu crépite. Le poêle à trop de tirage et le bois se consume vite. Ça a ses avantages puisqu’il monte vite en température et au moins un inconvenient puisque le bois se consume vite. J’aime bien entendre les petits bruits que le métal fais quand il réagit à la chaleur. ça sonne comme une machine qui se met en route. C’est un peu ça au fond. Mes trois couettes sont remontée sur moi et j’écris à la lumière de ma frontale. 

Aujourd’hui il a plu toute la journée encore. La rivière gonfle toujours. Ce matin j’ai dû retirer la planche pour ne pas qu’elle soit emportée. J’ai renoncé à traverser par la même occasion.
Si je tombe dans le flot, avec le courant, et seul comme je suis ici, ça serait mauvais. La rivière si douce et poétique est devenue indomptable et inquiétante. Je la sais capable de me faire du mal si je ne fais pas attention.

J’ai peins toute la journée. C’est mon unique programme depuis 3 ou 4 jours, sans compter les allés-retours à la rivière pour contempler le bouillon, et le temps passé de l’autre côté du hameau pour capter la wifi.
Ma solitude et le silence me permettent de me concentrer et de travailler longuement à ma peinture. Ce matin, j’ai peins la grand mère de la photo trouvée dans la maison abandonnée et mon auto-portrait cet après-midi.
Demain j’en ferai autant. Une scène au bord de la rivière. Rencontre entre moi et cette femme. Entre deux époque que l’eau, sans s’arrêter de couler, relie. 

« L’eau a coulé sous les ponts »

J’aime bien cette expression.
Elle parle du temps long qui passe et de l’immuabilité du courant d’une rivière.
Du cycle de l’eau. 
Un fil entre les époques;
dans le temps.
Une rencontre entre les fantômes et celleux qui passent aujourd’hui.
En partant je serai un fantômes pour ce lieu.
Les murs rendront peut-être mon énergie.
Les objets que je laisseraient témoigneront de mon passage.

Le samedi 31 mai 2025, 21h51, Ivanshnitsa

J’affectionne cette chambre où je m’endors seul chaque soir. Elle est assez grande pour que j’y étale mes affaires, et que je dispose les choses de façon à faire miens cet espace. Elle est autrement assez petite pour ne pas exacerber quelques sensations de solitude si elles advenaient.


Et je dois écrire que j’éprouve ici, au hameau, loin de tout, un certain plaisir à me rencontrer et à m’entretenir avec moi-même. Je travail pour honorer ma part du marché et justifier mon droit à dormir ici, mais je prends beaucoup de plaisir à l’oeuvre car mon hôte se satisfait de ce que je fais et que j’aime bricoler.
C’est une façon de m’exprimer, de laisser une trace de mon passage, d’adapter mon environnement pour le rendre sinon plus confortable, au moins plus familier. M. me fait confiance, et monte de moins en moins. Je passe ainsi une belle partie de mon temps seul à réfléchir et à ralentir (jamais assez), et encore une autre à peindre et à créer. Je fais des choses dont j’ai toujours su qu’elles étaient essentielles pour mon bien-être mais qui ont dû toujours se contenter d’être des « à côté ».

La nécessité quotidienne de travailler pour se nourrir et s’abriter impose à la majorité d’entre nous de reléguer sur les marges, dans le temps restant, les choses que l’on aime profondément, si tant est qu’on sache ce que l’on aime et qu’il reste des marges suffisantes. Ces jours, je mesure les privilèges qui sont les miens de pouvoir ralentir et faire ces pas de côtés.



***

Ma solitude en ces lieux, la beauté des montagnes et des vallées qui m’entourent, mais aussi la vitalité des chaos après desquels je m’endors chaque soirs et l’eau que j’y bois me permet de me reposer profondément.


Je conclue ces notes par cette reflexion qui m’est venue ces jours-ci.
Le présent est précieux et fugace. Je crois qu’il est vain de le chercher et vain encore de vouloir en jouir à toute heure du jour et de la nuit. À tout moment de la vie. Ici, il n’y eu de présent qu’aux instants où je l’ai voulu et où j’ai donc tout arrêté pour m’asseoir et l’accueillir. Être à l’instant c’est, il me semble, «être à l’espace» et aux autres qui qu’iels soient tant qu’iels nous entourent. Je parle de l’oiseau, de l’arbre, du rocher, de la maison et de la montagne. Il n’y a de présent pour moi que quand j’écoute, je regarde, je sens, quand je me tais, et que j’arrête de penser. C’est peut-être enfin dans ce dernier point que toute la difficulté réside.

Le soleil projette désormais l’ombre de quelques feuille sur ma page.
C’est là l’une des choses que j’aime le plus dans la vie.  

***

Si je devais être enterré, 

J’aimerai que la boîte soit en carton, ou non traitée pour ne pas abimer la terre. Je voudrais un pierre. Du calcaire car c’est sur des coteaux de calcaire et de tuffeau que je suis né. 

Une pierre non taillée. Brut. Naturelle. 

Enfin, un arbre. Un tilleul à petites feuilles. pour que le soleil projette sur la pierre blanche l’ombre des feuilles qui dansent dans le vent.
Il faudrait mettre aussi et pourquoi pas, une chaise ou un banc, pour que les passants et les passantes s’assoient et profitent de l’ombre de cet arbre. 



***

Sans titre, ou alors je l’ai oublié, Ivanshnitsa, mai 2025.
À gauche, le chalet, au centre la maison abandonnée où j’ai trouvé cette vieille photo, et à droite, la grange où j’ai installé un atelier. À vrai dire j’ai installé un atelier dans chacune de ces bâtisses.


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